La zone grise, qu'est-ce que c'est ?

En 2019, Alexia Boucherie, sociologue et militante queer, publie son ouvrage Troubles dans le consentement, et décide de poser une question majeure : le consentement entre homme et femme, au vu des siècles de rapports de pouvoir, n'est-il pas d'emblée vicié ?

Ainsi, l'objectif de l'autrice grâce à ce livre, très bien construit et clair, est d'analyser certaines formes de contraintes qui sortent du viol, de cerner les zones grises qui ne sont pas des viols mais qui ne sont pas pleinement désirés. Mais aussi de montrer que le viol n'est pas la seule violence possible dans l'intimité et la sexualité.


Avant toute chose, je voudrais juste donner mon point de vue personnel sur ce livre : je l'ai adoré. J'ai aimé la pédagogie d'Alexia Boucherie, son point de vue situé, sa subjectivité qui n'enlève rien à la scientificité de sa recherche (bien au contraire).

Dans une première partie, l'autrice revient sur l'ordre sexuel et le système sexe genre, en mettant en avant, de manière claire et concise, les théories de nombreuses féministes comme Gayle Rubin ou Françoise Héritier.


Alors, la zone grise, qu'est-ce que c'est ?


La zone grise fait en effet référence aux relations sexuelles qui peuvent être consenties sans être désirées. Dans le cadre d'une société comme la notre, cette notion peut renvoyer à des réalités très vastes et variées.

En effet, comme l'explique Alexia Boucherie, notre société hétéronormative impacte la conception du consentement. D'un point de vue pénal, les individus sont d'emblée consentants et doivent exprimer leur non consentement. Le consentement dans son versant positif est ignoré, et cela donne lieu à des situations d'une violence inouïe, notamment quand des victimes d'agression sexuelle ou de viol portent plainte : elles doivent démontrer qu'elles n'avaient pas désiré cette relation sexuelle.


De plus, la vision biaisée du consentement est, selon Boucherie, liée au lien direct que nous faisons entre désir et consentement : les magazines sexo et psycho nous renvoient à cette idée, dit-elle, que si l'on désire une personne, cela témoigne de notre consentement envers elle.


Ainsi, Alexia Boucherie parle de "fabrique des zones grises de la sexualité".


Peut-on réellement consentir ?


Aujourd'hui le consentement semble être une condition sine qua none à toute relation sexuelle, or nous n'avons pas de pratique du consentement institutionnalisée. Ainsi, pour la plupart des personnes interrogées dans le cadre de la recherche d'Alexia Boucherie, le consentement est plus physique que verbal. Beaucoup disent que "ça se voit" quand quelqu'un.e est consentant.e, comme s'il y avait un universel des corps consentants, renforcé par les médiacultures.

Or, à l'écran, il est rare de voir clairement des actes montrant un consentement clair. Il n'existe aucun cadrage qui le visibilise comme une étape du script sexuel. C'est pourquoi, comme évoqué plus tôt dans cet article, le consentement est souvent admis comme étant toujours présent : il faudrait simplement notifier le non consentement dans les relations sexuelles.


En effet, les femmes sont supposées être sexuellement disponibles tout le temps et pour de nombreuses personnes, exprimer sa non envie est loin d'être évident.


Dans l'ouvrage, on découvre plusieurs types de zones grises :


Zone grise par conformité : performance de genre

Parfois lié à un manque de représentation des alternatives (soit par rapport à une orientation sexuelle ou simplement par rapport aux pratiques).

Parfois lié à un jeu de séduction public : danse sexy dans une boîte, drague publique et alcool. Pour beaucoup, ce type de comportement impliquerait directement un consentement sexuel, et se défaire de ces situations peut être difficile.


Zone grise sous emprise : quand il y a lien relationnel avec la personne

Les représentations laissent croire qu'une conjugalité n'est épanouie que quand la sexualité l'est aussi. Cela amène une peur que son couple batte de l'aile quand cela fait un certain temps qu'il n'y a pas eu de sexe.


Zone grise altruiste : adhérer à la norme de la "bonne sexualité" (avec son partenaire, après un restaurant, etc…)

Pour faire plaisir à l'autre. Les hommes vont donc proposer et les femmes accepter, parfois sans envie ni de l'un ni de l'autre, mais pour reproduire des schémas normatifs et accéder à la bonne sexualité. La sexualité est un enjeu relationnel.


Là où Alexia Boucherie veut en venir, c'est que le consentement, ça s'apprend. Dans les cours d'éducation sexuelle - quand il y en a -, la question du consentement n'est que rarement abordée.

De même, l'autrice y voit bien là un problème genré : beaucoup d'hommes ne se posent même pas la question du consentement puisqu'ils ne questionnent pas leurs propres désirs.


L'intime est politique : Catharine McKinnon disait déjà que "La sexualité est au féminisme ce que le travail est au marxisme". Ainsi, pour sortir de ces schémas où la zone grise arrive bien trop souvent, il faut conscientiser les rapports de pouvoir et le fait que notre système de genre perpétue les inégalités et donc la domination masculine, pour mieux en sortir.