Soutenir les maisons d'éditions indépendantes

Au quotidien, j'essaie toujours, pour chaque achat, de réfléchir sur comment consommer de la manière la plus responsable possible. Etant donné que je suis une grande lectrice, j'ai très vite abandonné l'idée de faire mes achats sur Am***n. Je commande régulièrement sur le site de la Fnac mais je sais que ce n'est pas la meilleure option. Aujourd'hui, je tends à aller uniquement dans les librairies indépendantes (si vous habitez Bruxelles d'ailleurs, je vous recommande Tulitu, une librairie féministe à la sélection incroyable) ou sur les sites internet directs des éditions.

J'ai découvert la maison d'éditions du Typhon il y a quelques mois et une chose m'a intrigué. Elle a été créée en 2018 à Marseille et fait des choses éditoriaux très spécifiques. Du coup, j'ai eu l'occasion de discuter avec son responsable éditorial et fondateur, Yves Torrès, qui a notamment permis l'édition du livre Le chien noir et plus récemment, d'un ouvrage intitulé L'étrange féminin qu'il m'a très gentiment envoyé.


J'ai donc posé mes questions à Yves Torrès concernant l'importance du métier d'éditeur, ses enjeux à l'ère du numérique et sur comment l'on peut soutenir ces maison d'éditions indépendantes qui nous permettent de découvrir des talents originaux et engagés.


Pourquoi s'être lancé dans l'édition indépendante en 2018 (année de création

de la maison si je ne me trompe pas) ? 

Oui les éditions du typhon ont été fondées à Marseille, fin 2018. Il nous semble que la création d’une maison d’édition est avant tout un désir de lecteur. Nous avions croisé sur notre route des livres qui nous avaient profondément marqué et qui n’étaient plus sur le marché français. Des livres qui nous paraissaient essentiels tant ils avaient des choses à dire sur notre monde contemporain. La maison d’édition s’est donc créée sur ce postulat là : aller fouiller dans notre héritage littéraire pour sortir des livres qui éclairent notre présent. Nous croyions profondément à l’intérêt de la fiction pour ouvrir des aubes nouvelles à la fois individuellement et collectivement.


Dans quelles thématiques êtes-vous spécialisés ?

Dès le départ, nous avions voulu un catalogue assez homogène, centré exclusivement sur la fiction pour les raisons annoncées précédemment. Notre catalogue regroupe deux collections : « Après la tempête » qui s’intéresse à notre héritage littéraire européen à travers la réédition, la traduction d’œuvres cultes dans nos pays voisins. Des romans qui ont marqué une rupture dans l’histoire littéraire, sociale, politique d’un pays. Ce sont également des romans qui résonnent avec nos préoccupations contemporaines puisqu’on y parle d’émancipation, de la difficulté à se faire une place dans nos sociétés etc.

Ainsi, nous avons proposé aux lecteurs des excursions en Angleterre avec des romans du mouvement littéraire des Angry Young Men. Mouvement littéraire d’après-guerre qui se faisait porte parole des revendications de la jeunesse du Royaume-Uni des années 1960 (John Wain, Keith Waterhouse) , nous avons continué vers l’Allemagne (La mort à Rome de Wolfgang Koeppen), la Pologne (La petite apocalypse de Tadeusz Konwicki)… À chaque fois, ce sont des voix qui portent l’orage en elles, à travers un ton qui usent de la colère, de la rage, d’un style fort pour inventer d’autres possibles.

Notre seconde collection « Les hallucinés » interroge également les bouleversements du monde en ayant recours à notre imaginaire collectif. Elle regroupe des œuvres proches du courant littéraire du gothique qui malgré, nos à- priori, est une vraie littérature de la subversion en interrogeant nos peurs, notre inconscient collectif. Nous avons notamment publier un très beau et sombre premier roman français qui parle d’émancipation féminine, de désir et de violence Le chien noir de Lucie Baratte. Nous avons donc également une volonté de faire entendre des voix contemporaines. C’est dans cette collection que s’inscrit notre titre de la rentrée L’Étrange féminin qui regroupe 6 autrices de la littérature française contemporaine.


En quoi consiste le métier d'éditeur dans toute sa diversité ?

En effet, le métier d’éditeur est une activité très variée. Pour une structure comme la nôtre, nous jonglons entre le travail sur les textes, sur la fabrication, le travail commercial et le travail promotionnel. J’ai l’impression que l’on est toujours en train de s’adapter ou du moins de trouver des solutions pour anticiper des problématiques.

Nous essayons également de trouver des moyens pour faire parler de nos livres différemment en proposant des événements qui croisent plusieurs disciplines artistiques. Nous avons beaucoup fait cela avec le cinéma notamment pour essayer également d’aller chercher notre public.


Vous semblez être une maison d'édition engagée, c'est le mot "autrice" sur la

tranche du livre L'Etrange féminin qui me laisse penser cela ! Vous confirmez? 

Engagée je ne sais pas. Ça n’est pas un terme que l’on revendique particulièrement. Après tout nous ne faisons que des livres, il faut relativiser. En tout cas, il est certain nos livres mettent souvent en scène une certaine vision des marges ou en tout cas ce qui est considéré à la marge. Les écrivains que l’on publie sont souvent dans une forme d’opposition ou ont un temps d’avance sur leur époque et c’est cela qui nous semble plus important. Il y a aussi le désir de proposer aux lecteurs des livres qui sont comme des compagnons de route dans leur existence.

D'ailleurs, quel poids ont les mots dans une société comme la nôtre selon

vous ?

Vaste question. Dans un monde où tout est communication, le poids des mots est forcément important. Après, c’est ce que l’on en fait qui compte. Je dirai plus que le roman, la fiction nous semble aujourd’hui extrêmement important. Les chemins de l’imaginaire sont plus imprévisibles que ce que l’on voudrait croire. Ils ouvrent des portes à des bouleversements et des transformations sensibles.


Voyez-vous une limite à votre activité ? Pensez-vous que l'édition soit

menacée ?

Il y a des limites concrètes : si on ne vend pas assez de livres, on ne peut plus en faire. C’est un métier d’équilibriste et l’édition est avant tout un commerce. C’est aussi pour cela que nous publions peu aux éditions du typhon pour accompagner au mieux nos titres commercialement.

Ensuite, je ne vois pas pourquoi l’édition serait menacée, il ne faut pas oublier que l’édition est un vieux métier, il a survécu a des tas de mutations économiques, de pratiques etc. Après, il y a bien sûr un phénomène de concentration économique avec des gros groupes financiers qui change considérablement la donne en terme de diffusion et de distribution. Cela pose des questions sur la diversité éditoriale. Cela rend notre tâche plus compliquée à nous, éditeurs indépendants. Nous avons besoin que nos livres restent en libraire, qu’ils ne soient pas chassés par la dernière nouveauté à la mode. La menace est peut-être ici, c’est un marché compliqué et à deux vitesses.

Concernant l’évolution des pratiques de lecture et d’achat à l’heure du numérique, nous pensons que le livre a encore sa place. Il faut s’interroger sur comment recréer du désir chez les lecteurs et chacun à sa part de responsabilité : les éditeurs, les libraires, la presse etc.


Et le COVID dans tout ça ? Avez-vous déjà fait un bilan de ces

chamboulements de l'année ?

Le COVID a d’abord compliqué notre activité en terme de publication. A cause du confinement, nous avons dû annuler des titres. Comme nous ne voulions pas participer à notre niveau au phénomène de surproduction qui est une vraie catastrophe (économique, écologique…), nous avons choisi de repousser nos titres en 2021 et ainsi laisser du temps de vie en librairie à nos titres parus avant le confinement.

De plus, le COVID complique également le quotidien aujourd’hui car l’édition est un métier de contact. Beaucoup de salons, foires ont été annulées. Tout le travail promotionnel est plus compliqué avec le virus. Aussi, pour nous, en terme d’événementiel, le COVID est catastrophique. Tous les événements en libraire et ailleurs se tiennent avec une jauge réduite. Ce qui est une contrainte forte qui a un impact dans la promotion de nos livres. De plus, nous ne sommes pas à l’abri d’annulation en fonction de l’évolution sanitaire. Mais cependant, on observe aussi un retour du public vers les librairies et pas seulement pour acheter des bestsellers ou des livres dont tout le monde parle, il y a aussi un besoin d’autre chose.


Que recommandez vous pour soutenir les éditions indépendantes comme la

vôtre ?

Pour notre part, nous incitons les lecteurs à aller en libraire, à flâner, à discuter avec leur libraire. Pour nous, la librairie est indispensable à notre survie. C’est aussi un lieu où les lecteurs peuvent trouver nos livres assez facilement car la plupart des libraires ont cette volonté de mettre en avant la production de petits ou moyens éditeurs. Pour le typhon, c’est grâce aux libraires si nous existons, pas grâce à Amazon. Je dirai aussi qu’il ne faut pas hésiter à aller prendre des chemins de traverse, à sortir des sentiers battus. C’est souvent là que l’on trouve des livres

bouleversants.


Concernant le livre L'Etrange féminin, un petit mot ?

C’est un projet collectif que nous menons depuis un an avec Lucie Eple, libraire au Pied à

terre à Paris, qui est la coordinatrice du recueil. Le livre qui est magnifiquement illustré par les paysages inquiétants de Jérôme Minard est sorti en librairie le 10 septembre. Il regroupe

des fictions inédites de 6 autrices singulière de la littérature française contemporaine : Marie

Cosnay, Clara Dupuis-Morency, Bérengère Cournut, Hélène Frappat, Karin Serres, Caroline Audibert. Chacune à leur façon interroge la question du féminin par le prisme de l’étrange : le recueil est traversé par plusieurs puissances : le désir, la création, la cruauté, l’émancipation féminine… Nous avons également pensé ce recueil comme une filiation littéraire avec les grandes romancières gothiques anglaises qui se sont emparées de cette matière pour tordre le réel et s’émanciper des contraintes sociales de leur temps. C’est d’ailleurs pour cela que l’on croise dans le recueil des figures comme Mary Shelley, Emilie Brontë, Rachilde… Ce chœur féminin de 6 autrices s’empare de la nuit pour questionner nos préoccupations contemporaines. C’est aussi une invitation à se défaire des illusions de

maîtrise et d’uniformité.


Pour découvrir L'Etrange féminin donc, rendez-vous dans votre librairie la plus proche. Vous pouvez aussi commander en ligne l'ouvrage sur des sites comme Le Hall du Livre ou Cultura.

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© 2020 - Bettina Zourli

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