Peut-on être féministe et vivre normalement ?

Ce billet a initialement été publié dans la newsletter Cheek Magazine.



Il y a quelques années, j’étais en faveur de l’égalité entre les genres et les personnes. Aujourd’hui, je suis féministe, et je le suis à temps plein. Mon engagement féministe prend corps 24 heures sur 24. Il me suit partout, et parfois, il me pourrit la vie.


Quand je me promène dans la rue en jupe parce qu’il fait trop chaud, il est là à cause des regards insistants des hommes qui me considèrent comme un vulgaire objet et qui m’envoient un message fort : la rue ne t’appartient pas, tu dois en avoir peur, l’espace public n’est pas un lieu pour toi.

Quand je vais au musée des figurines BD de Bruxelles et que je découvre, au fil de l’exposition, que les femmes sont les grandes absentes du genre, et qu’elles ne sont présentes que pour y être hypersexualisées et toutes formées sur le même moule d’un corps à peine réaliste.

Quand je regarde un film le soir, pour me détendre, et que je subis une énième scène de viol gratuite, ou la femme ne dit pas vraiment non parce que, c’est bien connu, les femmes “ne savent jamais vraiment ce qu’elles veulent”.

Quand je suis un cours en ligne parce que j’aime me former sans cesse, et que, malgré une majorité d’élèves féminines, l’enseignante dit encore “Bonjour à toutes ! Ah non, pardon, il y a deux hommes : bonjour à tous” sans sourciller.

Quand je déjeune en famille et que j’entends que “quand même, il y a des femmes qui portent plainte pour viol alors que c’est faux, simplement pour gagner de l’argent” et que je ne peux m’empêcher d’exploser et parfois, de couper les ponts avec certains membres de ma famille.


Oh ça oui, je suis en colère. Je suis hystérique, selon certain.e.s. Je suis extrémiste, je dessers ma cause. Je vais vous dire ce qui est extrémiste aujourd'hui : c’est de ne pas voir où est le problème dans cette société raciste, lgbtphobe et misogyne. C’est d’occulter les situations que je viens d’énoncer parce que “les féministes s’offusquent pour rien”.



Quand on est féministe, on ne peut plus vivre normalement : on voit tout sous le prisme du sexisme. Est-ce nous qui en faisons trop ? Non. Est-ce nous qui voyons le mal partout ? Non plus.

C’est le monde qui est gangréné par une haine viscérale des femmes depuis des millénaires. Féminicides, avortements forcés si l’embryon n’a pas de pénis, attaques à l’acide, viols, attouchements et frottements dans la rue et le métro, insultes misogynes, appels au harcèlement des féministes publiques, objectification des femmes racisées : la haine est femmes est bien présente, et en plus, elle est peu sanctionnée.

A l’autre bout du monde et ici-même, en tous lieux et à toute heure, tout me renvoie à ma condition de femme et à la haine que mon genre attribué à la naissance sous-entend, à cause d’un monde façonné par l’homme.


Quand on est féministe, on ne voit plus le monde pareil : c’est usant, c’est affolant, c’est angoissant. Mais c’est aussi une force et une chance : nous sommes des rambardes, nous nous positionnons contre un monde archaïque et nous avons donc une chance de changer les codes, les normes, ensemble. Nous nous battons pour un monde moins violent, qui efface les stéréotypes de genre, qui inclut tous les humains dans leur diversité, et qui les laisse décider pour elleux-mêmes. N’ayons pas peur de le dire : nous avons un rôle crucial à jouer, et nous sommes importantes, et notre colère est légitime.