Interview avec Clémence Michallon, autrice et journaliste



A l'occasion de la sortie de son premier roman, La dernière fois que j'ai cru mourir c'était il y a longtemps, j'ai eu le plaisir de poser quelques questions à Clémence Michallon, journaliste et autrice française vivant à New York.

Ce livre m'a été envoyé par les Editions iXe, un maison d'éditions que j'apprécie particulièrement pour leur sélection d'auteur.ices mais aussi pour leur engagement. En effet, la maison d'éditions soutient l'emploi de l'écriture inclusive et publie des ouvrages féministes (notamment Sexus Nullus et La Querelle des femmes, dont j'ai parlé dans deux podcasts).


Aujourd'hui, nous découvrons donc un roman écrit par une femme alerte sur le monde contemporain, ses problématiques, mais aussi sensible aux réflexions sur le genre.


Interview.


Bonjour Clémence. Vous êtes journaliste, pourquoi ressentir le besoin d'écrire un roman ?

Quelle bonne question ! C'est à la fois une question de contrôle et de créativité. En tant que journaliste, je dois fidélité au réel et aux faits (en dépit de ce que certain-es pourraient penser de la profession). Quand j'écris de la fiction, je peux décider de tout, ou en tout cas livrer ma propre interprétation de la réalité que j'observe en tant que journaliste. Les deux activités, pour moi, se répondent l'une à l'autre. En écrivant un roman, je transcende le réel, et en même temps, je pense que si je n'étais pas également journaliste, j'aurais beaucoup moins d'inspiration, et peut-être moins de choses à dire, dans la fiction.

Qui est Véronica, le personnage principal, pour vous / par rapport à vous ? Un auteur américain que j'apprécie beaucoup, Paul Tremblay, dit que l'on ne peut écrire un roman qu'en ressentant de l'empathie (qui ne s'assortit pas nécessairement de sympathie) pour chacun-e de ses personnages. Il y a un peu de moi dans chacun des personnages du roman, et en même temps, aucun-e ne me ressemble totalement. Véronica est la protagoniste parce qu'elle constituait le véhicule idéal pour l'histoire que je veux raconter. Elle est la concentration d'une réflexion que j'ai nourrie pendant longtemps sur les corps, l'activité physique, le rapport à la nourriture mais aussi à la vie, au besoin de contrôle, à la nécessité de lâcher prise, à la difficulté de se rendre vulnérable pour tisser des liens authentiques avec d'autres personnes. Certaines des expériences personnelles de Véronica font écho aux miennes, mais son histoire est totalement inventée. Et il suffirait de me voir tenter de faire des pompes, ou gigoter lamentablement sur une barre de tractions, pour avoir la certitude que je n'ai jamais fait de culturisme ! Ce livre s'ancre dans des problématiques résolument modernes sur l'apparence, les complexes, les réseaux sociaux ? Diriez-vous qu'il s'agit d'un roman engagé ? Si oui, comment ?

Je n'ai pas de problème à dire que mon roman est un roman engagé, à une subtilité près : je ne suis pas certaine que l'art non engagé existe. L'art est politique. L'art qui ne se croit pas politique commet, par ce simple postulat, une déclaration politique. La neutralité, la norme, ne sont neutres et normales que pour la classe dominante. Écrire un roman que l'on croirait "neutre", par opposition à un roman "engagé", ce serait donc peindre une image de ses propres biais internes, de sa propre norme, de sa propre domination. (Et même en écrivant un roman "engagé", on ne se libère pas de ses propres biais, loin s'en faut.)


Écrire de la fiction, c'est faire des choix, et un choix n'est jamais vraiment neutre. Dans La dernière fois que j'ai cru mourir c'était il y a longtemps il y a, par exemple, des personnes de diverses origines, orientations sexuelles, identités de genre, etc. Cela reflète le cadre dans lequel Véronica évolue : elle vit dans le New Jersey, elle se rend à New York, elle vit dans notre époque contemporaine... écrire un roman peuplé uniquement de personnages blancs, hétéros et cisgenres aurait été le contraire de la neutralité. Cela aurait constitué un effacement, et ça ne m'intéressait pas du tout d'écrire de cette façon-là. 

Quel est votre rapport à votre corps, en tant que femme (définissez-vous si vous le souhaitez : femme cis, blanche?) ?

Notre monde a rendu quasiment impossible la tâche d'exister sereinement dans un corps assigné féminin à la naissance. Encore l'autre jour, en réponse au mouvement du 14 septembre en rapport aux tenues des lycéennes, Jean-Michel Blanquer disait qu'il suffisait de porter de "s'habiller normalement". J'en reviens à ce que je disais plus tôt : la norme n'est normale que pour la classe dominante — et la norme de Monsieur Blanquer n'est normale que pour Monsieur Blanquer et celles et ceux qui partagent sa vision du monde, ses expériences, etc.

Dans le même entretien, il a également déclaré : "Entre ceux qui veulent qu'on ne voit pas leur visage et ceux qui veulent avoir des tenues de tous ordres, je pense qu'il y a tout simplement un grand bon sens qu'on doit avoir." Comme si le fait qu'il existe un spectre de diversité, une pluralité d'expériences sur le sujet des tenues des lycéennes, provoquait un inconfort intellectuel tel qu'il faille nécessairement réglementer, contrôler... et dominer.


Et pour répondre à votre deuxième question : je me définis en tant que femme cis blanche.


Que pensez-vous des stéréotypes de genre ?

En tant que femme, ils m'oppressent, et en tant que journaliste, ils m'agacent parce qu'ils ne sont basés sur aucune réalité rationnelle. En tant que personne, ils m'ennuient, parce qu'il se mettent en travers de l'existence de plein de personnes qui voudraient simplement exister en paix. Ils n'arrangent que la classe dominante et ils constituent un instrument d'oppression.


Diriez-vous de votre roman qu'il se veut inclusif, représentatif des humains dans leur diversité ?

Oui, même si je suis extrêmement consciente du fait qu'il n'est pas parfait ni exhaustif. J'ai voulu refléter le monde que je connais, celui qui m'entoure. J'ai voulu créer des personnages qui se traitent mutuellement avec respect. Mais en tant que femme blanche cis, j'ai des biais internes. J'essaie le plus possible de les déconstruire, mais j'ai encore plein de choses à apprendre, et je continuerai à en apprendre tout au long de ma vie.

3 adjectifs pour qualifier votre livre ? Fantasque, contrasté et... plein d'espoir ?


Merci pour votre temps, pour ces réflexions intéressantes et ces éclairages sur votre livre !


Pour le commander : rendez-vous dans votre librairie indépendante la plus proche, ou directement sur le site des éditions iXe.

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© 2020 - Bettina Zourli

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