Dans la peau d'un Noir

Il y a peu, je terminais avec soulagement le livre Dans la peau d'un Noir, un ouvrage prêté par une amie, et écrit en 1959 par John Howard Griffin, journaliste et auteur américain. Pourquoi soulagement ? Vous allez vite comprendre.

Pour vous résumer rapidement le propos du livre, il est très simple. On suit l'expérience anthropologique de l'auteur, qui décide, entre le 2 et le 28 novembre 1959, de se grimer en Noir et de parcourir plusieurs états américains pour retranscrire son ressenti et la différence de traitement qui existe encore aux Etats-Unis entre les personnes de couleur blanche et celles de couleur noire.


John Howard Griffin est un homme cultivé, qui a fait une partie de ses études de littérature et de médecin en France, à Poitiers. Originaire du Texas, il y revient après son séjour en Europe pour poursuivre des études en philosophie et théologie (oui, le mec est cultivé je vous l'ai dit!). A l'occasion de plusieurs déplacements dans le Mississipi, la Louisiane ou encore l'Alabama, autant d'états où la ségrégation raciale a encore court, il découvre le racisme que subissent les Noirs dans son pays, et décide de mener une expérience pour le moins surprenante.


Vivre "dans la peau d'un Noir" en 1959 aux USA

La ségrégation raciale a court dans les états du Sud des Etats-Unis entre 1877 et 1964. Il s'agit d'une période tragique pendant laquelle, suite à la guerre de Sécession entre les nordistes et sudistes américains, les gouvernements des états du Sud mettent en place des lois liberticides à l'encontre des personnes de couleur. La ségrégation est violente, les Noir.e.s n'ont aucun droit, et surtout pas celui de voter. Ils ne peuvent pas être assis à côté des Blanc.he.s dans un bus, ne peuvent pas entrer dans les mêmes restaurants, ni se marier ou avoir des contacts avec les personnes blanches, etc ...


Dans les années 1950 néanmoins, grâce à de nombreux mouvements afro-américains pour les droits civiques, les personnes noires gagnent des droits égaux - en principe - à ceux des Blancs. C'est l'année 1954 qui marque un réel tournant, avec la signature du Brown v. Board of Education, deux décrets déclarant la ségrégation raciale anticonstitutionnelle. Cet acte sera suivi, en 1957, par le Civil Rights Act. Toutefois, le racisme reste très ancré dans le sud des Etats-Unis jusqu'à la fin des années 1960. D'ailleurs, ce n'est qu'en 1967 que la Cour suprême déclare enfin anticonstitutionnelles les lois interdisant les mariages entre personnes noires et blanches.


L'expérience de John Howard Griffin en détails


Bien que texan et très informé, Griffin ne semble pas se rendre compte de la réalité des lois de ségrégation raciale. En effet, comme il l'explique au début du livre, le Texas, comme la Louisiane, sont deux états plutôt tolérants, certes ségrégationnistes, mais où il n'y a eu que peu de violences et d'événements réellement tragiques.


Dans un souci de justice, et pour mieux comprendre l'enjeu du racisme dans son pays, il se rend en octobre 1959 chez un médecin de La Nouvelle-Orléans en Louisiane pour se faire noircir la peau à coups d'ultraviolets puissants et de médicaments obscurs (et probablement dangereux pour la santé, mais passons). Dès le lendemain, alors qu'il est devenu noir (il applique aussi un colorant sur sa peau pour être sûr du résultat) il part sur les routes. Il se balade d'abord en Louisiane, où il apprend à appréhender sa nouvelle condition. Griffin découvre alors qu'en étant noir, dans les rues de La Nouvelle-Orléans qu'il connait si bien, il devient invisible. On ne l'invite pas à entrer voir les cabarets de canal street, il est orienté vers les hôtels les plus miteux de la ville. Cependant, il n'est pas insulté en Louisiane, il n'est simplement plus personne.

Il part ensuite en bus vers le Mississipi. Sur la route, on lui conseille de ne jamais regarder une femme blanche dans les yeux, ni d'adresser la parole à un blanc. Le ton est donné.

Dans plusieurs dizaines de pages, nous découvrons (en tant que personne blanche), la réalité violente du racisme systémique américain.

Son périple continue en Alabama : pendant son voyage, il tente de chercher du travail, mais tous les employeurs (blancs, évidemment) lui refusent l'accès en lui faisant comprendre, de manière plus ou moins implicite, que sa couleur y est pour beaucoup.

Mon avis sur le livre Dans la peau d'un Noir


Le fait de lire un journal de bord est tout à fait pertinent car immersif. Nous évoluons en même temps que l'auteur, qui est vraiment très touchant avec sa naïveté et l'envie forte qu'il a de voir un peu plus de justice dans son pays. Il est, et nous le sommes aussi, choqué à de nombreuses reprises, dans la rue, dans les bus, par le regard dégoûté des Blanc.he.s à l'encontre des Noir.e.s. Il prend aussi peur plusieurs fois, notamment une nuit lorsqu'il se fait suivre par un jeune blanc qui le menace. Il se rend compte que la justice ne sera jamais de son côté, et que c'est à lui de faire profil bas. En résumé, il s'agit d'une immersion choquante mais nécessaire pour se confronter aux réalités racistes des USA des années 1960.


Mais je dois vous avouer avoir ressenti une réelle ambivalence. Lorsque le livre a été publié en 1961, il a fait grand bruit. Griffin a du déménager à cause des nombreuses menaces de mort reçues pour lui et sa famille, avant que l'ouvrage soit reconnu à sa juste valeur. Et je trouve cela vraiment dommage et horrible qu'il faille qu'un blanc se fasse passer pour un noir pour que la parole des personnes racisées soit enfin écoutée.

D'un autre côté, je ne pourrai jamais savoir comment a été perçu le livre par la communauté afro-américaine, mais je me dis que cela a aussi pu être perçu comme un réel soutien, Griffin comme un allié. En effet, il ne faut pas oublier que l'auteur condamne fermement le racisme tout au long du livre, et qu'il dépeint à merveille les a priori qu'on les Blanc.he.s à l'égard des Noir.e.s. Il montre un racisme insidieux : d'apparence, la ségrégation est terminée, mais il suffit de creuser quelques instants pour comprendre que le sentiment de supériorité des personnes blanches reste bien ancré, sans qu'ils se disent ouvertement racistes.


Bien qu'ayant déjà soixante ans, le livre semble terriblement actuel. On y lit l'espoir d'un changement de mentalité d'un homme qui se bat pour la justice et l'égalité entre les personnes, dans un contexte ou rien ne justifie le racisme.


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© 2021 - Bettina Zourli

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