Comment on a pathologisé la ménopause

Fin septembre paraissait le livre Ménopausée et libre, de Sophie Kune, autrice et également créatrice du compte Instagram @menopause.stories.

Certes, je vais avoir trente ans, a priori, le sujet ne me concerne pas immédiatement. Pourtant, le livre m’a intrigué parce que la ménopause, quand on a un utérus, ça fait peur.


Comme le dit Sophie à plusieurs reprises dans l’ouvrage, cette période naturelle et logique qui arrive inévitablement a pendant longtemps, et est encore trop souvent, traitée sous un prisme pathologisant. On dit que c’est le début de la fin, que les femmes deviennent sèches ; on parle d’une dégénérescence, ou de l’hiver des femmes.

Pourtant, tout cela est bel et bien construit socialement.

D’ailleurs, l’approche de l’autrice m’a beaucoup plu : elle propose de reprendre point par point les textes de Charles de Gardanne, le médecin qui inventa le mot ménopause en 1821. Avant cela, on n’avait d’une part pas la même conception de cette nouvelle étape de la vie des personnes ayant un utérus : la fin des règles, c’était une étape comme une autre, pas un drame.

L’auteur met ainsi en mot les symptômes provoquant la fin des règles et en fit un ouvrage, intitulé “De la ménopause ou de l’âge critique des femmes”. Toute une partie de l’ouvrage est consacré aux maladies qui peuvent envahir la femme ménopausée : fièvre, furoncle, ulcère, scorbut, le cocktail est détonnant !

Comment a-t-on pathologisé la ménopause ?


Le mot ayant été inventé par un médecin, la prise de conscience de la ménopause en Europe a été immédiatement lié à la médecine, et donc à la maladie.

Avant Gardanne, un premier livre dédié à la fin des menstruations fut publié en France, par Jean-Baptiste Jeannet des Longrois. Il s’intitule Conseils aux femmes de quarante ans tet fut publié en 1787. L’ouvrage est rempli de considérations hygiéniques et de conseils tous plus farfelus les uns que les autres pour prévenir les femmes de leur vieillesse en cours. Étrangement, aucun livre parlant de l’impuissance, de la prostate ou du vieillissement des hommes n’est à relever …


Voici d’ailleurs quelques-unes des idées que l’on peut lire à propos de la ménopause au 19ème siècle, sous la plume ici de Théodore Pétrequin (oh, encore un homme qui parle d’un sujet qu’il ne connaît pas personnellement tiens!) : “la femme, dépouillant peu à peu ses caractères distinctifs cesse, pour ainsi dire, d’être femme en perdant la faculté de devenir mère”.


Encore aujourd’hui, les médecins évoluent et abordent la ménopause avec le bagage culturel des médecins du 19ème siècle : ils voient un corps qui vieillit, des facultés qui s’amenuisent, le corps qui change, des bouffées de chaleur, ils traitent ces symptômes comme s’il s’agissait d’une maladie alors que c’est simplement … la vie.


Et si la ménopause était un renouveau ?


Ainsi, le sous-titre du livre de Sophie Kune, qui est un manifeste “pour une ménopause réinventée”, propose à juste titre d’envisager la fin des règles autrement.

Grâce à des témoignages de femmes concernées (vous savez, celles-là même qu’on entend trop peu et qu’on invisibilise dès l’arrivée des premiers cheveux blancs), on découvre la ménopause sous un autre angle : nombreuses sont celles à considérer cette étape comme une véritable libération. Plus d’injonction à la parentalité, plus de saignements ni de douleurs mensuelles, plus besoin de penser à ça en permanence, et surtout, plus de risque de grossesse !


La ménopause, et si c’était un renouveau ? L’occasion de penser à soi, de s’écouter, de s’aimer, et de sortir des injonctions et des carcans imposés aux femmes fertiles ?


Une question de culture


N’oublions pas qu’en plus d’être une construction sociale, la ménopause est ainsi tout à fait culturelle. Elle n’est pas traitée ni perçue de la même manière en fonction du continent et du pays d’où on en parle. Cécile Charlap, sociologue, expliquait déjà dans un article pour Libération que “dans certaines sociétés traditionnelles, la ménopause va de pair avec un accroissement des possibles et des pouvoirs”.

L’anthropologue éthiopienne Yewoubdar Beyene explique dans son livre From menarche to menopause, paru en 1989, que «venant d'une culture non occidentale, j'ignorais que la ménopause provoquait une dépression ou tout autre trouble psychologique ou physique».


Oui, nos maladies, nos symptômes, s’ils sont bien réels et ne sont donc pas à dénigrer, ont une part de culture et d’ancrage sociétal. Il y a fort à parier que si la ménopause n’avait pas été traitée de la sorte en premier lieu, les femmes occidentales ne la redouteraient pas autant !


Comme l’explique Sophie Kune sur son compte Instagram à propos de Ménopausée et libre : “Mon ambition [est de] faire état de l’impact provoqué par la ménopause, tenter de construire un imaginaire positif autour de ce phénomène naturel, enfin, décorseter notre perception afin de la rendre globale, holistique”. Et c’est plutôt réussi !